Soufia Benjour

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JUIN 2006


Cet été, j'ai visité le Maroc sous un jour nouveau en explorant les festivals où j'ai tenté d'établir des contacts car je songe à organiser une tournée au pays de mes ancêtres…

J'atterris le 21 juin à Marrakech pour filer en direction d'Essaouira. La ville est pleine à l'occasion du festival des musiques Gnaouas.

Dans les ruelles de la Médina, autour des murs d'enceinte, partout, une marée humaine, incessante, multicolore, multi-classes, multi-nationalités. Beaucoup d'agitation dès 17h, quand la température ne nous cloue plus.


Partout du son. En live ou pas.

Aux terrasses des cafés, un groupe passe, joue trois notes avec des instruments traditionnels dont le rebab (ancêtre du violon) et passe le chapeau avant de filer à la terrasse suivante. Les échoppes avec leurs sonos tonitruantes, mêlent musiques traditionnelles, arabes classiques et pop occidentale…


Des odeurs très fortes aussi. Odeurs d'égouts dans les ruelles en dehors de la Médina. Les canalisations ne sont pas au point, les rues ne sont pas goudronnées. L'eau boueuse, parfois noire, dégage de ces relents qui évoquent certaines descriptions de Süskind dans « le parfum ».


La ville est grande et pourtant, elle reste de taille humaine.


 


Le festival Gnaoua d'Essaouira

Musiques du monde du 22 au 25 juin.

Sa réputation n'est plus à faire. Ce festival en est à sa 9 ème édition avec une programmation qui organise la rencontre entre un groupe Gnaoua dirigé par un Maâlem et des musiciens de grande renommée sur la scène internationale.


"Une programmation tournée vers des racines musicales essentielles, un retour aux sources du jazz et du blues" lors de concerts gratuits sur 3 scènes en plein air et quelques concerts payants, plus intimes dans l'une des petites salles de la ville.

Une organisation hyper pro, de chaleureux moments de conférence débat sur la terrasse de l'Alliance Française avec « l'arbre à palabre », et un accueil de qualité grâce notamment à de nombreux bénévoles, tous très motivés par ce festival enraciné dans une ville où la musique traditionnelle est encore très vivante.

Je m'achète un guembri et c'est le vendeur de babouches qui me donnera mon premier cours, adossé au comptoir de son échoppe, juste pour le plaisir de converser avec une cliente et de partager son savoir …


Le Maâlem (maître) est le leader d'un groupe essentiellement composé d'instruments rythmiques. L'instrument du Maâlem est le guembri.


Il s'agit d'une basse traditionnelle à 3 cordes. Une caisse fabriquée dans du bois de figuier ou de saule est recouverte d'une peau de chèvre, utilisée comme percussion qui complète le jeu de cordes.
Le guembri est accompagné de chant et les rythmes sont soutenus par un tambour.


Il y a les crotales ou kerkouba joués par tous les autres musiciens du groupe. Il s'agit d'une sorte de castagnettes métalliques.


Les rythmes répétitifs de la musique Gnaoua trouvent leur source dans différents pays d'Afrique noire d'où étaient issus les esclaves : le Ghana, le Mali, le Nigéria, le Sénégal et le Soudan.


La musiques Gnaoua est utilisée lors des rituels de guérison (Lillas) qui évoquent les éléments de la nature et organisent la transe guérisseuse en mêlant la musique et la danse. Là aussi, des similitudes apparaissent évoquant d'autres rituels africains.

Essaouira était Mogador ; une ville côtière construite à l'intérieur d'un mur d'enceinte ; elle est pleine de charmes. Des ruelles étroites s'entrecoupent et dessinent un labyrinthe qui vous fera perdre le nord. A vous d'y trouver vos repères…

A la recherche d'un bon petit déjeuner, je découvre les lieux et me retrouve assez rapidement à Dar Saouiri où le programme est affiché en grand sur la façade.
Cette année, deux de mes musiciens favoris sont à l'affiche : Pat Metheny trio rencontrait le Maâlem Mustapha Bakbou. Titi Robin (guitare, bouzouk et oud) était accompagné de Ze Luis Nascimento (percussions) et Pascal « Kalou » Stalin (bass) pour rencontrer le Maâlem Abdenbi El Gadari.

Deux soirées mémorables au cours desquelles, petit à petit, au fil des improvisations, les cultures se mêlent et fusionnent, le charme opère et nous sommes transportés. Nous, les milliers de spectateurs dont seulement 10% (+/-) sont occidentaux.

Programmation non exhaustive :  

Scott Kinsey, Saïd El Abdallaoui, Rhani Krija, Matthieu Michel, Yéyé Kanté, Stefano Di Battista quartet, Aly Keita (balafon - Mali), Ba Cissoko (kora - Guinée), Gaâda Diwane de Béchar (Algérie), Mahr Ali et Sher Ali avec l'ensemble Qawali (Pakistan), Rachid Taha, …croisent chacun un des Maâlems accompagnés de leurs musiciens danseurs (quasi acrobates) : Mahmoud El Filali, Hassan Boussou, H'mida Boussou, Omar Hayat, Abdenbi El Gadari, Abdeslam Belghiti, Brahim El Belkani, Mahmoud Guinea, Hamid El Kasri, Abdellah El Gourd, Hicham Merchane, Abdelkébir Merchane, Abdellah Guinea, Allal Soudani, Abdelkader Amlil, Mahjoub Laghnaoui, Abdeslam Alikane, Chérif Regragui, Abderrahim Benthami…

Voir aussi www.festival-gnaoua.co.ma


La carte côtière se dessine pour guider mon parcours lors de ce voyage où je suis estivante de festival…

Je remonte la côte vers Casablanca. Je sais que mes parents y ont vécu un temps, dans les années soixante, à l'écoute des échos de la ville natale de mon frère aîné, je la parcours à la recherche des organisateurs de Rawafid.




« Rawafid » le festival des migrants

a eu lieu du 1 er au 4 juillet à Casablanca.



L'hôtel Washington de Casablanca - lieu de passage, escale du voyageur depuis 1951 - abrite quelques uns de ces oiseaux migrateurs musiciens enchanteurs et se transforme en QG (pacifique) à l'occasion du festival "Rawafid".

Rawafid désigne le confluent, le point de jonction, le lieu de rencontre…

Comme le fleuve, une vie de migrants et d'exilés qui coule, pas toujours tranquille, et qui nourrit pourtant l'inspiration de ces artistes programmés à l'occasion de la septième édition du festival.

Initialement destiné à promouvoir les créateurs marocains vivant à l'étranger, « Rawafid » étend sa définition aux artistes migrants ou exilés de diverses origines et leur propose une scène en plein air sur la majestueuse place Mohamed V.

Faisant face à la préfecture, 24/22m de plateau pour laisser place à la musique avec une régie technique impressionnante. Une table de mixage Midas de 48 pistes pour le son en façade et à peu près autant pour les retours sur scène. Côté éclairages, du matériel de niveau professionnel qui permet d'offrir des spectacles de qualité.

La régie est assurée par une équipe active jusqu'au démontage de la fin de soirée, sous la houlette du directeur technique Hassan Benjeddi, avec - entre autres - la collaboration de Farid Regragui.

Une conférence de presse a été donnée le 01/07/2006 à 11h en ouverture du festival. Un moment "officiel" pourtant plein d'émotions lorsque le leader du Golden Gate Quartet nous annonce que leur tournée d'adieu débutera en 2007.
A 78ans, le chanteur Clyde Wright retrace le parcours de ce groupe mythique, créé en 1934 aux Etats-Unis. Ségrégation raciale, exil et reconnaissance européenne du chant gospel et negro spiritual, l'a capella qui s'est progressivement imposé et qui continue son parcours dans et hors des églises…

Le festival "Rawafid" est organisé sous le haut patronage de sa Majesté le Roi Mohamed VI (voilà pour le côté protocolaire) en collaboration et avec le soutien des Autorités Locales, de la Fondation Hassan II, ainsi que de la Fondation "Banque Populaire pour l'Education et la Culture" et la Société Nationale de Radio et Télévision Marocaine.

L'ouverture a été lancée en présence des représentants officiels :
Monsieur Aissa Ikken, Conseiller du Ministre de la Culture ; Monsieur Saïd Amel, Directeur Artistique du Festival Volubilis et Coordinateur de « Rawafid » et avec les premiers arrivés des artistes programmés à l'occasion de cette septième édition.

Chaque soir à partir de 21h, la place vibre au rythme de ces groupes venus d'ailleurs qui proposent une prestation toujours pleine d'enthousiasme.

La programmation colorée est assurée par la
Directrice Artistique du festival, Latefa Ahrrare.
Différents styles ysont représentés : gospel, reggae, raï, tradition malienne, fusion d'inspiration gnaoua, berbère, blues, jazzy...

Le public casablancais, friand de rythmes endiablés est toujours présent en nombre et suit invariablement cette programmation avec une réjouissance certaine. Une occasion de fête et de liesse au grand air qui permettent de sortir de l'ordinaire et de la vie quotidienne. Les rappels sont toujours de la partie et la foule se dissipera seulement après l'annonce de la fin des festivités et du rendez-vous pris pour le lendemain "Illa Lika"....

Programmation :

Samedi 01/07/2006 : Golden Gate Quartet (gospel) Dimanche 02/07/2006 : Hanino (raï - d'Oujda vivant en France) suivi de Habib Koité (Mali avec un producteur Belge : Michel De Bock – Contre Jour) Lundi 03/07/2006 : Momo Cat (reggae - né à Kenitra et vivant en Finlande) suivi de Djamel Laroussi (fusions multiples - algérien vivant en Allemagne) Mardi 04/07/2006 : Houssaine Kili (fusion amazigh et gnawa - d'Agadir vivant en Allemagne) suivi de la rencontre entre deux formations : Celle de Majid Bekkas , internationalement reconnu (il est marocain vivant en France et en Allemagne) dont le style musical est qualifié de "African Gnaoua Blues" et de Fra Fra Sound (fusion Afrique et Caraïbes, Surinam - artistes vivant aux Pays- Bas)


Un festival haut en couleur qui permet au public casablancais de découvrir la création des migrants et qui ouvre une passerelle entre des artistes d'horizons différents qui ont en commun un choix .... Celui de la musique métissant tradition et modernité doublée d'un certain sens de la fête.



Pour les détails http://www.minculture.gov.ma

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Festival d'Essaouira
Festival Rawafid à Casablanca

Festival Timitar à Agadir




Ce festival gagnerait à être mieux connu, il gagnerait aussi en intérêt si l'infrastructure d'accueil permettait aux artistes de se retrouver musicalement pour croiser leurs musiques et « jamer » au milieu de la nuit sans empêcher les occupants de l'hôtel de dormir, après les concerts, une fois que la place Mohamed V est redevenue tranquille, rendue toute entière aux visiteurs de sa préfecture....

Ma mère me parlait des secousses qu'elle ressentait à Casablanca la nuit du 29 février 1960, lors du tremblement de terre d'Agadir.

Remonter la côte encore, de Casa vers Rabat pour tenter d'y rencontrer la délégation belge du CGRI avant de redescendre sur Agadir.

Après 14h de route avec le bus de la CTM, une nouvelle ville, un autre climat…



Le festival TIMITAR

a eu lieu du 11 au 16 juillet 2006 à Agadir…

Cette fois, je suis arrivée après le lancement officiel du festival et j'ignore tout du déroulement du protocole…

Cette fois, c'est le privé qui finance et ça se voit.
Les petits plats sont dans les grands. Les tentes berbères et les tapis sont sortis, tout est assorti et c'est plein de charme. Voilà pour les coulisses du festival Timitar en plein centre d'Agadir.

Un festival de grande envergure dont je n'avais jamais entendu parler alors qu'il en est à sa troisième édition. Un dispositif assez impressionnant constitué de trois scènes en plein air.

L'association Timitar coordonne les manoeuvres. Elles est présidée par M. Abdellah Rhallam, la direction du festival est assurée par Mme Fatima-Zahra Ammor et la direction artistique par M. Brahim El Mazned.

A travers ce festival doté de moyens conséquents grâce aux sponsors publics et privés, la Région Souss Massa Drâa réaffirme tout l'attrait touristique des provinces du sud du Royaume et au-delà, elle tente de favoriser le rayonnement de la ville d'Agadir.
Culturellement, le festival valorise l'art Tamazigh ou Amazigh (berbère) tout en ouvrant ses portes à une série d'artistes venus des quatre coins du monde.

"Set el Amal", la place principale peut accueillir 50.000 spectateurs. Située en contrebas de la préfecture, elle est équipée de deux grands écrans, de part et d'autre de la scène. Un troisième écran (plus grand que les deux autres) est disposé au dos de la tente de régie, de quoi servir au mieux le public venu en nombre.



A quelques carrefours de là, une seconde scène : le bel amphithéâtre « Théâtre de Verdure » qui peut accueillir 3.000 spectateurs. On s'approche de la scène en descendant les marches d'un escalier de béton qui permet au public d'assister aux concerts assis. L'arc de cercle est à ciel ouvert, le « Théâtre de Verdure » offre un espace aux belles dimensions. Il vous reste à imaginer le spectacle quand la musique est bonne et que le ciel est étoilé!

Enfin, la scène "Bijaouane" (25.000 spectateurs), au bas de la ville. Elle est située à proximité de la plage. Une scène ouverte sans écran, généreuse mais moins grande que celle de la place El Amal. A vue de nez, un plateau comparable à notre bruxelloise "Orangerie du Botanique". La scène de « Bijaouane » est éloignée des habitations et les concerts peuvent se clôturer plus tard dans la nuit.

Un dispositif impressionnant tant sur le plan technique qu'au niveau de la main d'œuvre active ; également du côté de la présence policière.

Timitar propose une programmation variée avec des stars internationales, pas forcément en lien avec la musique berbère, et des groupes locaux plus ou moins traditionnels. Il y est question de « témoigner de la richesse des musiques amazighs, de la vitalité de la création contemporaine et de l'actualité de la production musicale mondiale ».

La musique "amazigh" (berbère) est à l'honneur et la population d'Agadir est venue en nombre avec, ça et là, le drapeau berbère qui s'agite. Parfois aussi s'agitent quelques extrémistes… Je pense à un marocain qui m'a rabrouée en Anglais parce que je lui parlais en Arabe... Ces berbères qui nous rappellent d'autres minorités culturelles qui s'expriment en musique.

Du côté celte, Alan Stivell fidèle à ses atmosphères planantes.


L'Afrique de l'Ouest, berceau de la world music, est représentée par plusieurs artistes dont le virtuose de la Kora, Toumani Diabaté qui nous a donné une petite leçon avec démonstration à propos des 21 cordes, du rôle du pouce et des autres doigts et qui a prouvé encore son talent et son sens aigu de la mélodie. Il y a eu aussi Dobet Gnahoré (Côté d'Ivoire), de quoi rappeler ce que sont le sens du rythme, la voix et la généreuse vitalité d'une musique de grande qualité.

Notons aussi la présence de Jimmy Cliff, une légende, de Lo Jo venu de France, de la très connue Oumou Sangare, de l'Orchestre National de Barbès, de Cheb Mami… Plus de cinquante groupes et plus de six cents artistes alimentent et enrichissent ce festival festif.

Dès 19h, les artistes berbères assurent l'ouverture de chaque soirée avec une musique traditionnelle. Il y a ensuite les grandes voix marocaines comme Najat Aatabou, Karima Skalli, Jil Jilala, Cherifa …

Il y a aussi les groupes formés autour de marocains résidents à l'étranger comme Binobin, Aflak et Monsif, … Puis il y a les groupes berbères qui ont crée une musique métissée, emprunte de modernité comme Imghrane, Inouraz, Izenzaren Chamkh, Iguidar,…

Il reste qu'à côté de cette très grande qualité de musique (programmation excellente et diversifiée), la principale difficulté de ces événements ambitieux et professionnels est de garantir le délicat équilibre entre puissance du volume et clarté de chaque instrument, sans desservir les voix. Le défi n'a pas toujours été relevé mais chaque fois qu'il l'a été, le plaisir était décuplé.

Ce séjour me rappelle à quel point il est vrai que le Maroc est pays de contraste.

Depuis ma chambre, dans chaque hôtel, j'ai enregistré le chant du muezzine.

Depuis le toit de l'hôtel, à Marrakech, j'ai assisté au chant des nombreux solistes qui appelaient à la prière dans les quartiers, au loin. Ensuite j'ai écouté avec attention la litanie du soliste qui appelait les fidèles dans le quartier où je logeais à Rabat.

Depuis la fenêtre de l'hôtel à Agadir, les femmes de chambre qui entament un chant joyeux et plein de complicité.



Je savoure, le visage tout souriant, je m'enthousiasme.

Le Maroc et sa musique présente partout au quotidien et sur scène…

Il nous propose de nombreux festivals, tout l'été, et même dès le printemps, avec un public averti qui se mêle à la véritable liesse populaire pleine de charme et de vraies qualités. Des festivals très au point sur le plan technique et au niveau de leur programmation.

Enfin, et d'avis unanime, le Maroc n'a pas failli à sa légendaire réputation … La convivialité avant tout!


Pour les détails concernant la programmation très fournie http://www.festivaltimitar.com





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